LE MONDE DES LIVRES | 15.05.08

 

Il était une fois notre usine

 

Gisèle n'a pas 20 ans en 1967 quand elle entre comme conditionneuse chez

Roussel-Uclaf, "une boîte pour la vie"... Très vite, elle prend le geste, elle devient le geste et intègre cette vaste chaîne du médicament qui fait leur fierté à tous. Une chaîne où, de l'ouvrier au technicien, du biologiste ou chimiste, du comptable à la standardiste, on aime dire : "Le patient n'attend pas"...

 

Jusqu'à un jour où, au coeur de Romainville (Seine-Saint-Denis) va apparaître le virus du capitalisme financier. Effaçant le nom de Roussel - qui devient, au gré des fusions et des acquisitions, HMR, Sanofi et, enfin, Aventis - celui-ci va s'attaquer aux effectifs : déclassant, reclassant, rognant toujours plus au nom de la rentabilité. Jusqu'à la grande saignée sociale de 2006 - 660 suppressions de postes, qui entraînera la fermeture de ce site d'exception, le deuxième en France en matière de recherches pharmaceutiques.

Cependant, loin de se briser, cette chaîne humaine porteuse d'une histoire et d'une culture communes va se maintenir pour vivre une aventure unique en son genre dont l'aboutissement est un roman passionnant, émouvant, proprement édifiant. Un livre dont l'une des forces tient d'abord à sa genèse. "Après des mois de lutte, se souvient Annick Lacour, représentante CGT, et devant l'iniquité du plan, les traumatismes subis et les conséquences qui en résulteraient pour les malades, les salariés ont commencé à répéter : "Il faut que les gens sachent...""

Sans savoir quelle forme prendrait cette parole à transmettre, Annick Lacour fonde avec une poignée de salariés l'association RU (Résistance universelle). Mandatée et financée en partie par le comité d'entreprise, l'association se met en quête d'un écrivain et, par l'entremise d'une secrétaire licenciée, rencontre Sylvain Rossignol. Immédiatement séduit par le projet, le nouvelliste, chimiste de formation (il a 40 ans), spécialisé dans les questions de santé au travail, se met à l'ouvrage. "D'abord, explique-t-il, il a fallu préciser leur demande car beaucoup désiraient un livre qui soit une démonstration implacable de l'injustice qui leur avait été faite. Or, cela avait déjà été fait. Je leur ai donc proposé d'écrire non pas un livre qui démontre mais un livre qui montre : l'usine en marche, le travail et l'attachement à ce travail qui fut le moteur même de leur combat."

Les contours du livre définis, Sylvain Rossignol entreprend pendant six mois une longue série d'entretiens qui, peu à peu, vont orienter son écriture vers le roman. "Je pensais au début que cela prendrait la forme d'un livre de témoignages car pour moi, il y a une vérité de la parole. Puis, très vite, celle-ci m'est apparue comme un filtre. Je voulais que le lecteur "voit" par-dessus l'épaule des salariés, qu'il observe cette ruche où se côtoyaient, en divers lieux, de multiples métiers. En outre, ces témoignages étaient connotés par la fin tragique et je ne voulais pas donner à ce texte une tonalité trop sombre. C'est pourquoi il se déroule au présent du récit. Enfin, le lecteur n'aurait pas pu s'attacher à soixante salariés. Les paroles auraient été désincarnées. J'ai choisi de leur donner corps dans des personnages de fiction."

Et de confesser : "Grâce à eux, j'ai pu tenir à distance la peur de trahir les vrais salariés et ainsi me sentir plus libre."

Libre pour composer une ample fresque qui, de 1967 à 2006, dessine les destins de Gisèle, l'émouvante conditionneuse (incarnation de "l'âme ouvrière" de l'usine), mais aussi ceux de Franck, Dino, Marie-Laure, Isabelle et Chantal.

A travers ces enfants du baby-boom, fraîchement diplômés et débarqués de province, à travers leurs regards de fils ou filles d'ouvriers, d'immigrés, leurs gestes (décrits avec minutie), leur langage, leur culture, Sylvain

Rossignol donne à voir, à sentir, à saisir, de nuit comme de jour, toute la diversité de cette incroyable ruche. De l'atelier de développement chimique où d'ex-matelots brassent, non sans risque, les préparations, à la ferme où l'on élève vaches, chevaux et rats ; du service de comptabilité où officie, carton en main, M. Gallois près de la tabulatrice (avant l'avènement des ordinateurs), à la cellule syndicale dans laquelle s'activent sans compter Pierre, Laurent et

Mathilde, magnifique femme de tête et de coeur... Jusqu'au labo où la fameuse

RU486 ou "pilule du lendemain" verra le jour.

Entremêlant subtilement histoire intime et collective, sociale et politique, le romancier tisse admirablement l'écheveau de ces vies qui disent à mots simples, ténus, les joies et les bonheurs du quotidien, les rêves de Grand Soir en Mai 68 (dépeint dans de très belles pages), les espoirs contenus lors d'un autre mois de mai, en 1981 ; mais également les désillusions, les meurtrissures, les deuils, la peur et la rage face aux restructurations, à l'abandon d'un savoir-faire commun et aux dangers sanitaires qui se profilent...

Des vies incarnées rendues à leur dignité par la grâce d'un écrivain talentueux.

 

 

 

Mon usine est un roman de Sylvain Rossignol. La Découverte, 416 p., 21 €. Une rencontre est organisée avec Sylvain Rossignol et les salariés de l'entreprise à la librairie L'Alinéa (227, rue de Charenton, Paris 11e) le samedi 17 mai à 15 h 30.

 

 

Christine Rousseau