Vendredi 18 décembre 1992

 

Usine 5, Le conditionnement

 

Ce repas de Noël n’est pas seulement le dernier repas de l’année. Il est le dernier jamais pris ensemble. L’équipe de l’après-midi viendra prendre le relais et les machines s’arrêteront à 20 h 30 pour ne plus redémarrer. À l’exception de quelques laboratoires à l’étage, l’Usine 5 sera désertée. Ce matin, des filles pleuraient en décollant les photos de leur casier. Des filles ont mitonné des petits plats mais le cœur n’y est pas. Edmonde cherche à secouer tout le monde en rapportant les anecdotes les plus cocasses et les moments historiques du service, la gifle collée par Anémone à un Bonnet Rose, la morsure du pompier par Françoise, le créneau de Nadine, la grande grève de 1979 pour le coupon (une augmentation de salaire avec un minimum exigé pour tous), le beau réparateur qu’on appelait pour un oui ou pour un non « parce qu’il réparait autant les machines que nos machins ». Edmonde réussit enfin à gagner le rire de ses copines.

– Qu’est ce qu’il est laid, maintenant, dit l’une. Je l’ai revu il n’y a pas longtemps, il est devenu pompier.

– Ah, je vois que tu connais le bonhomme ! rétorque Edmonde.

– Mais pas du tout ! répond l’autre, confuse.

– Faut dire, avec ce que certaines lui ont refilé ! ose Edmonde.

Le lundi 4 janvier, les filles seront dispersées. Quelques-unes iront à Compiègne, la plupart seront transférées au ménage spécifique, le ménage des laboratoires et de la verrerie. Gisèle rejoindra la chimiothèque. Elle ne sait pas exactement ce que c’est. Nadine a été choisie pour relancer une petite chaîne de conditionnement dans son bâtiment actuel, le Raulin. La production d’Interleukine va redémarrer et la direction souhaite que son conditionnement se fasse sur place.