Dimanche 10 mai 1981

 

Appartement de Marie-Laure et Dino, Noisy-le-Sec

 

« Dans maintenant trois minutes, nous connaîtrons le nom du nouveau Président de la République. »

– Tu as vu la gueule qu’il tire Elkabach !

– C’est bon signe.

– Je ne peux pas y croire.

Marie-Laure s’isole dans la cuisine.

– Marie-Laure, viens, ils vont le dire !

Dino appelle Marie-Laure mais elle préfère rester en retrait. Elle ne sait pas comment elle va réagir. Si c’est une défaite, elle le sait, avec vaillance. Le combat syndical vous apprend cela : marcher, tomber, se relever. Mais une victoire ? Cela semble inimaginable.

Au brouhaha succède le silence. Le présentateur égrène le compte à rebours : « 10 secondes, neuf… » Plus un bruit dans le salon. «… Trois, deux, un… » Mathilde entend : « Merde, le crâne de Giscard ! » Marie-Laure jette un œil par-dessus l’épaule de Franck appuyé au chambranle de la porte de la cuisine. Elle voit l’image d’un visage qui se découvre de haut en bas. Franck bouge et cache la télévision à Marie-Laure qui se dit qu’elle va apprendre la nouvelle après tous les autres. « Francky, c’est qui ? » Il n’entend pas et c’est une clameur qui répond à Marie-Laure. Elle s’élève de la cité HLM. Un souffle expulsé de mille poitrines au même moment, un cri libéré. Une vague, une onde née de la terre, aspirée par le ciel et qui traverse chacun des pieds à la tête. Elle traverse les corps, électrise, soulève, foudroie. Un éclair inversé, de la terre au ciel, des hommes vers un avenir radieux.

Cet ample souffle partagé est celui d’une histoire commune et d’une appartenance commune, celles de la classe ouvrière. Cet ample souffle partagé salue le vent de l’histoire qui tourne enfin en sa faveur. Il est un souffle d’espoir. À l’instant, de pur bonheur.

Franck ne maîtrise pas son Martini rouge qui constelle la tapisserie. Des étreintes, des bises, des cris, des claques dans le dos. Catherine et Pierre en sont tout ébahis. Certes, les amis de papa et maman sont souvent joyeux et exubérants, mais à ce point !

Les voisins du dessous entonnent l’Internationale. Franck la reprend. Il n’en connaît que le début mais d’autres copains prennent la suite et le petit appartement vibre de ce chant époumoné.

La télévision montre un rassemblement place de la Bastille.

– Tous à la Bastille ! clame Mao.

– Non, sur les Champs, je veux voir les chars soviétiques, rigole un autre.

On prête à Giscard, à moins que ce ne soit Poniatowski, la prédiction que la victoire de la gauche amènerait les chars soviétiques sur les Champs-Élysées.

– D’ici qu’ils arrivent d’Afghanistan, on a le temps, ironise Mao.

Franck entre dans la cuisine pour chercher une éponge. Marie-Laure est adossée à l’évier, elle essuie une larme sur un visage grimaçant.

– Ça va Marie-Laure ?

– Tu parles ! On se fait la bise, Francky.

– On se fait la bise ! Mais faut que j’essuie mon Martini, ça tache.

– Laisse Franck, ça fera un souvenir.

– Je te fais la bise mais seulement sur la joue gauche. À partir d’aujourd’hui, je ne fais les bises que sur les joues gauches.

Dino et les invités disparaissent comme un vol d’étourneaux. La cage d’escalier résonne de leurs éclats de voix et de leurs rires. Seuls Franck, Marie-Laure et les enfants, restent.

Franck retrouvera les copains plus tard. Ils se sont donné rendez-vous au pied de la colonne Morris à l’entrée de la rue de La Roquette à 11 heures. Il attend Delphine qui va rejoindre l’appartement de Marie-Laure et Dino à la fin de son service. Delphine est l’infirmière qui a soigné Dino quand il s’est blessé la main en décembre 1974. Franck et Delphine se sont mariés l’année suivante, ont eu des jumelles trois années plus tard. Elles ont trois ans. Delphine a choisi le nom de la première, Claire. Francky n’arrivait pas à différencier ses « deux jolies gouttes d’eau ». Il a pensé à Anne « comme ça si j’ai un doute je les appellerai Anne-Claire. »

Anne et Claire dorment dans la chambre de Dino et Marie-Laure. « Sur leurs quatre oreilles » chuchote Franck à Marie-Laure en entrebâillant la porte. Delphine ramènera les enfants à la maison et s’en occupera demain matin. Elle est de repos.

 

Marie-Laure est assise à côté du lit de Catherine. Pierre, à côté, s’est endormi d’un coup.

– Maman, il y a un nouveau président de la République ?

– Oui, François Mitterrand.

– Ça va changer quoi ?

– Les choses vont aller mieux.

– Ah bon. Mais c’est bien maintenant.

Marie-Laure se dit que Dino et elle ont réussi tant bien que mal à protéger Catherine. Ils se sont fixés pour règle de ne pas parler du syndicat ou de politique en sa présence à cause de l’inquiétude que cela suscite en elle. Son imaginaire d’enfant de 9 ans est peuplé de méchants et de héros, de pièges tendus par les premiers, déjoués par les seconds. Catherine croit comprendre que ses parents affrontent un méchant plus fort qu’eux : le patron. Il n’y a pas longtemps, il a supprimé un jour de salaire à son papa qui la gardait à la maison quand elle était malade. Maman était restée les deux premiers jours de sa varicelle et papa le troisième. Mais les trois jours d’absence pour enfants malades sont réservés aux femmes. Ses parents voulaient faire changer les choses et le patron n’a pas compris. Tous les jours, ses parents doivent aller travailler pour cet horrible personnage.

« Ça va changer quoi ? »

Marie-Laure attend tellement de la gauche au pouvoir. Des libertés syndicales dans l’entreprise, une redistribution des richesses, la nationalisation de l’entreprise, de nouveaux pouvoirs pour les salariés. Tellement. Vivre mieux, debout, plus libre. Plus de justice surtout. Rendre justice aux ouvriers, aux travailleurs.

– Papa pourra me garder quand je serai malade ?

Marie-Laure sourit à sa fille. Finalement, ils n’ont pas si bien réussi à la protéger des coups durs de ces dernières années.

– Il y a intérêt ! répond Marie-Laure en faisant une mimique pour alléger la conversation.

– Et on ne pourra pas te licencier ?

Marie-Laure est déroutée.

– Licenciée ? Pourquoi tu dis ça ? Tu sais ce que ça veut dire, licenciée ?

– Non.

– Mais non, on ne pourra pas me licencier. Bonne nuit, mon amour.

– Bonne nuit, maman.

 

Il y a deux ans, Marie-Laure a été licenciée. Catherine n’avait que 7 ans et Dino et Marie-Laure avaient tout fait pour masquer cette épreuve à leur fille en demandant aux copains de ne pas en parler à la maison. Ils croyaient y être parvenus mais Catherine leur apprend ce soir que non. « Et on ne pourra pas te licencier ? » Marie-Laure attend aussi de la gauche la disparition du licenciement pour motifs politiques.

Marie-Laure aimerait chasser ce souvenir pour goûter la joie de ce jour historique. Mais cela est peine perdue. Y penser, même un bref instant, ravive la plaie ouverte à cette période.

La sidération d’abord, le vendredi 4 juillet 1979. Son chef de laboratoire informe Marie-Laure qu’elle est convoquée au service du personnel à 15 h 30. Le chef du personnel lui indique qu’elle a été surprise à distribuer des tracts du Parti communiste dans l’enceinte de l’usine.

– Vous reconnaissez les faits ?

– Non.

– J’ai le rapport d’un surveillant qui écrit vous avoir vu déposer des tracts du Parti communiste sur un radiateur du bâtiment Nocard le 20 avril.

– Il y a quatre mois !

Marie-Laure avait oublié cet événement. Les escarmouches avec les surveillants sont monnaie courante. Ils espionnent (planqués sur les terrasses des bâtiments, voire dans les toilettes), fouillent les sacs à l’entrée et la sortie, rédigent des rapports qui se transforment en avertissements envoyés au domicile par lettre recommandée. Marie-Laure en avait déjà reçu deux pour le même motif : distribution de tracts politiques. Un troisième signifie le licenciement.

Franchir la ligne jaune du règlement intérieur, voire de la légalité est une stratégie commune à la direction et aux militants. D’un côté, la direction fait ouvrir les vestiaires individuels des salariés ; de l’autre, les militants distribuent des tracts du PCF dans l’enceinte de l’usine. Il s’agit pour l’un et l’autre de transformer une interdiction en une pratique tolérée, redessiner la ligne jaune de l’interdit en un pointillé de la pratique tolérée.

Marie-Laure s’est inquiétée de la tournure de l’entretien. La direction choisit les vendredis après-midi et les congés pour prononcer les sanctions afin de limiter les remous dans l’usine et les risques d’arrêt de travail. Être convoqué un vendredi 4 juillet pour un événement vieux de plusieurs mois était de mauvais augure. D’autant plus que Marie-Laure se savait vulnérable au licenciement du fait de son absence de mandat syndical.

– Je conteste. Je les ai posés parce que j’allais entrer dans les toilettes et je devais me débarrasser les mains. Et c’est là que Monsieur Moustache qui était en planque derrière la porte de nos toilettes m’a sauté dessus comme un diable qui sort de sa boîte. Il m’a accusé et j’ai contesté sa version. Il l’a écrit dans son rapport ?

– Oui, il a noté votre contestation mais il certifie les faits. Vous avez déjà reçu deux avertissements pour le même motif les 23 octobre 1975 et 19 mai 1976. Le règlement intérieur énumère explicitement parmi les fautes graves la distribution de tout document dans l’enceinte de l’entreprise à l’exception des documents syndicaux. Vous ne pouvez l’ignorer.

– Je ne l’ignore pas mais je conteste la version du surveillant.

– Je vous informe que la direction a décidé de vous licencier pour faute grave. La décision prend effet ce soir.

Licenciée, privée de travail, privée de salaire, le vide qui s’ouvre sous ses pieds.

Marie-Laure se souvient de ce vendredi 4 juillet avec une grande précision. Elle portait une jupe courte et elle en était gênée dans ces circonstances. Vis-à-vis de ce responsable du personnel qui incarnait une vieille France réactionnaire pleurant toujours la mort du Général et vis-à-vis des camarades qu’il faudrait aller trouver au plus vite. « Une élue ne montre pas ses jambes » lui avait dit l’un d’eux quelques années plus tôt alors qu’elle était déléguée du personnel.

Elle se souvient avec netteté de sa jupe courte, de ses pieds nus dans ses sandales, des mocassins en cuir du chef du personnel. Elle se souvient n’avoir pas su quoi répondre quand son licenciement lui avait été signifié. Elle se souvient n’avoir pas dit « au revoir », volontairement. Cela lui coûtait, elle qui a été élevée dans le respect des règles de politesse mais elle a pensé que dire « au revoir » aurait signifié l’acception de la sanction et un adieu à l’entreprise. Elle se souvient aussi d’avoir attendu Dino aux grilles. Il est venu vers elle : « Je suis au courant. On va s’en sortir, ne t’inquiète pas. Les camarades ne laisseront pas faire. » Elle avait perçu de la crainte dans le timbre de sa voix.

Mais de la suite, Marie-Laure n’a gardé en mémoire qu’un flot d’images impossibles à remettre dans l’ordre. Une table, devant les grilles, avec la pétition, des hommes et des femmes qui attendent leur tour pour la signer et qu’elle ne connaît pas. Elle est embarrassée. Les distributions de tract. Rentrer dans l’usine, malgré l’interdiction, au milieu des malabars du syndicat qui regardent les surveillants droits dans les yeux. Marie-Laure baisse les siens. Le bus du Parti communiste stationné devant les grilles, sur sa plate-forme le maire communiste de Noisy-le-Sec appelant au mégaphone à la réintégration de Marie-Laure.

Une période troublée. Une mobilisation incroyable en sa faveur par le Parti, les syndicats, même certains cadres scandalisés par un licenciement de nature manifestement politique.

Marie-Laure était là sans y être. Elle rentrait le matin dans l’usine avec les copains, pétition, rassemblement, elle montait dans son labo, restait quelques heures, mangeait le midi et rentrait chez elle. Sa chef de laboratoire soutenait Marie-Laure en tolérant sa présence malgré le licenciement mais elle ne l’autorisait pas à travailler. Marie-Laure a fini par ne plus passer au laboratoire. La privation de travail était trop vive.

Elle se souvient de la conversation avec son chef de service (le supérieur hiérarchique de son chef de laboratoire).

– Madame Scoperta, j’ai appelé le chef du personnel pour attester de votre professionnalisme et dire que notre laboratoire avait besoin de vous.

– Je vous remercie. Et qu’a-t-il dit ?

– Il m’a dit : pourquoi n’est-elle pas augmentée depuis cinq ans si elle est si compétente ?

Aussitôt, il avait semblé regretter son aveu et Marie-Laure avait souri de l’habileté de la réponse et de l’embarras du chef de service. Comment, en effet, pouvait-il à la fois geler son salaire et en même temps défendre son professionnalisme ? La réponse tenait en deux mots inavouables : discrimination syndicale.

La mairie communiste de Noisy-le-Sec, dont Marie-Laure est conseillère municipale s’était mobilisée également. Le conseil municipal avait fait une déclaration qui débutait ainsi : « A l’entreprise Roussel-Uclaf, dominée majoritairement par le trust ouest-allemand Hoechst, les méthodes policières sont célèbres, les atteintes aux libertés se multiplient. »

Tout le monde semblait déterminé pour Marie-Laure qui, elle, se sentait perdue. L’impression de ne rien maîtriser, d’être un bouchon de liège dans un maelström qui vous emporte vers le grand large. Dino était là, certes, un ancrage auquel s’accrocher pour ne pas couler mais il n’était pas une boussole. Lui non plus n’avait pas la maîtrise des évènements. Pourtant, ses responsabilités étaient importantes au sein de la cellule du Parti de l’entreprise et de la CGT. Mais la situation était délicate : était-il écouté par les camarades en tant que militant ou mari de Marie-Laure ? Parlait-t-il au nom de l’un ou de l’autre ? Dino craignant que certains ne le soupçonnent de privilégier sa situation familiale au détriment de l’intérêt collectif, à savoir la défense de la liberté d’expression politique de tous les travailleurs de Roussel-Uclaf et même de la France entière, étant donné l’écho médiatique que prenait l’affaire (quatre pages dans le dernier Huma dimanche, un reportage à FR3).

Une mobilisation incroyable qui rappelait celle en faveur d’Élise accusée du vol d’eau distillée et qui devait, selon les purs et durs, se conclure par le même succès : la réintégration sans condition de Marie-Laure dans l’entreprise.

Et la direction avait reculé.