Dimanche 27  mai 1968

(Septième jour de grève)

 

Franck se balade seul pour la première fois depuis le début de la grève. Il trouve cela grisant. Il s’imagine être Jean-Claude Roussel visitant son usine et se disant : « C’est à moi, ce sont mes biens. » Puis un sentiment de malaise s’insinue. L’impression d’être un dernier homme après une guerre atomique. L’idée de la guerre atomique le conduit vers le bâtiment Becquerel dans lequel on utilise des substances radioactives pour marquer des éléments qui seront injectés aux animaux et suivis à la trace par leur rayonnement. Franck s’attendait à voir le bâtiment gardé par des ouvriers ou par des cadres mais il n’en est rien. La solitude de Franck, les panneaux de mise en garde, l’aspect austère du bâtiment Becquerel ôtent tout plaisir à la promenade. Franck pense au désert et ses Tartares et il n’a qu’une hâte, revenir au plus vite à la cantine et ne plus fuir la corvée d’épluchage. Il sursaute. À ses côtés, marche un surveillant. Il n’a l’a pas entendu, pas vu venir. Le flic maison lui sourit benoîtement.

– Beau temps pour se promener.

– Oui.

– Tu sais où se trouve le local de la section sportive ?

– Oui.

– Je t’y attends à 14 heures.

Son ton est posé, pas menaçant mais la formulation ne souffre d’aucune contestation.

– Pour quoi faire ?

– Juste pour causer.

– Qu’est ce qui vous dit que je vais venir ?

Franck se rend compte qu’accepter si facilement le placerait tout à l’heure dans une situation difficile. Car il est entendu qu’on ne cause pas de la pluie et du beau temps avec un flic maison.

– 14 heures, local sportif. Tu viendras, c’est un conseil d’ami.

Le surveillant bifurque à l’angle d’un bâtiment sans se retourner.

On se croirait en plein film d’espionnage et je suis dans la merde, se dit Franck. En parler ou pas à Dino ? Franck préfère attendre l’entrevue. Il sait qu’il ira. L’expression « conseil d’ami » lui fout les pétoches.

 

La cantine, midi

Pendant l’épluchage, les discussions tournent autour des négociations au ministère du Travail.

Franck est assis à côté de Pierre, un ouvrier du développement chimique de l’Usine 1, un gars de la CGT d’après ce qu’il comprend. Un type marrant d’aspect. Une belle gueule plantée sur un corps tout sec qui ne colle pas avec. Une gueule de cinéma à la Sean Connery, sauf que cette fois, c’est la voix de Titi parisien qui ne correspond pas. Le film est mal doublé.

– Ils vont lâcher, ils font dans leur froc, dit 007.

– Lâcher sur quoi ?

Franck a envie d’être pris dans la conversation pour oublier l’entrevue qui l’attend avec le surveillant.

– Sur tout, le fric, le temps de travail, la retraite, tu verras.

– Après une semaine de grève seulement ?

– De grève générale !

Il est vraiment marrant ce mec. Deux octaves de moins dans la voix, deux mesures de plus dans les épaules et il faisait carrière à Hollywood.

– À ce prix-là, on pourrait attaquer une deuxième semaine, ajoute Franck pour alimenter la conversation.

– Faut voir ce que les syndicats vont dire.

– Comment ça ?

– Bah je ne sais pas trop, mais d’un côté, si l’accord est bon… Vaut peut-être mieux ramasser la mise, tu vois. Si le mouvement se barre en sucette, le Général est capable de nous faire le coup du « quarteron de salariés en grève » et de nous envoyer l’armée. Et alors là, pour la négociation, macache !

Franck se dit que le flic maison ne se serait pas risqué à convoquer un type de cette trempe. Doit-il aller à l’entretien ou ne pas y aller ?

Ensuite, un gars de la fabrication raconte que son agent de maîtrise lui a prêté du fric, ainsi qu’à tous les salariés de son atelier. Un chrétien de la CFDT, précise-t-il.

– Vaut mieux que tu gardes ça pour toi, répond Pierre.

– Tu dis ça parce que ça t’embête que ce soit un mec de la CFDT ? le taquine l’autre.

– Tu es con. C’est pour pas que ça lui retombe sur la gueule.

 

Le local sportif, 14 heures

Ce coin de l’Usine 1 est désert. Franck vérifie tout de même que personne ne peut le voir avant de pénétrer dans le local.

Le surveillant est déjà là. Bizarrement, il a choisi la place dos à la porte. Il se lève, serre la main de Franck, un peu trop longuement et au moment où Franck veut la retirer, il lui semble que l’autre la retient, un temps infime, mais suffisant pour donner l’impression de la retenir prisonnière. Il porte le même sourire aux lèvres, un rictus plutôt, tellement il semble contrôlé. Le rictus est mi-amusé, mi-moqueur.

– Monsieur Miltau, asseyez-vous.

Franck se retrouve assis au fond de la pièce exiguë avec la table et le surveillant entre lui et la porte. Il se sent pris au piège et réalise que la manœuvre est intentionnelle.

– Monsieur Miltau, je vais être direct. La direction n’a rien contre vous, bien au contraire. Vous êtes bien noté par vos supérieurs. Maintenant, cette grève… enfin, je n’ai pas d’opinion… mais elle laissera des traces.

Franck a décidé de ne rien dire, de laisser venir. Il remarque qu’il le vouvoie cette fois. Il ne cède pas à la tentation de demander « des traces ? » Malgré le silence que le flic maison étire pour donner du poids à ce mot : des traces. Il jauge Franck du regard, reprend.

– Monsieur Miltau, je vous demande quelque chose de très simple. Vous allez assister aux réunions du comité de grève et vous m’en faites un rapport que vous glisserez dans la boîte aux lettres qui est dans la porte derrière moi.

– Je ne le ferai pas.

Franck a essayé de le dire le plus posément possible mais sa voix s’est étranglée sur la fin. Ces types sont vraiment des pros pour vous mettre les foies, d’anciens militaires, pour la plupart. Parmi eux, certains ont fait l’Algérie, dans le renseignement dit-on.

– Je ne vous demande pas une réponse tout de suite.

Le surveillant sort son portefeuille et pose sur la table un billet de cent francs. Franck n’en a jamais vu. Un deuxième. Un troisième. La paie de Franck est de huit cents francs. Un quatrième et un cinquième.

Il se lève.

– Je vous laisse réfléchir. Si ça ne vous tente pas vous pouvez en parler à votre copain du château d’eau. Je trouverai quelqu’un, vous savez. Ça serait dommage de ne pas en profiter. Pour la suite aussi.

Franck ne dit pas un mot.

– Je vais sortir mais vous allez attendre dix minutes avant de quitter le local.

Franck regarde l’équivalent d’un mois de paie de son père étalé sur la table. Il ne sait pas s’il doit en parler à Dino. Il se dit qu’il ne doit pas le mouiller. À moins que la tentation soit là. Il ne pourrait pas jurer le contraire. C’est interminable, dix minutes face à un cas de conscience et à cinq cents francs. Il sort avant. Les billets restent sur la table.