Vendredi 22 septembre 1967

 

L’ISH, dit « la ferme », midi

 

– Il est trop petit, il n’y arrive pas.

– Motivé comme il est, tu vas voir qu’il va la monter.

– Il s’énerve, il a encore glissé.

– Les gars, y’a des volontaires pour m’aider à lui lever le train avant ?

Franck se paie une bonne tranche de rire. Cela fait du bien de partager un bon moment même s’il ne connaît pas les gars. Il se baladait du côté de la ferme avant de rejoindre la cantine quand il a remarqué un attroupement près d’un enclos. Un cochon énorme, court sur pattes, n’arrive pas à se hisser sur une truie. Il faut dire qu’elle ne l’aide pas. Dès qu’il réussit à soulever et poser sa masse sur son dos, elle se dérobe et le verrat retombe de toute la hauteur de la belle et surtout de celle, vertigineuse, de son orgueil blessé. Cela le rend fou. Il pousse des cris d’égorgé, plisse son groin d’un rictus mauvais, tourne en tous sens dans l’enclos. Franck se garde de se porter volontaire.

– Tu viens, demande un gars, en lui donnant un coup de coude.

– Désolé, je suis en période d’essai. Si j’ai un accident de travail, je vais avoir du mal à expliquer.

– On se portera témoin que tu n’as pas voulu monter la truie.

C’est le genre d’humour dont Franck raffole. Un bon rire vaut un bon steak. Il choisit de sauter le repas pour connaître la suite du feuilleton. Les films X sont interdits aux moins de vingt et un ans et l’occasion est bonne de s’informer.

L’épisode numéro deux se résume à une brève incursion de trois intrépides dans l’enclos. Le porc, furieux, chasse les prétendants en transformant son quintal en balle de flipper frénétique. Les parois de bois de l’enclos résonnent à chaque impact et les responsables des animaux commencent à craindre que le superbe animal, reproducteur incomparable, ne se blesse et fasse tilt.

Un gars sort une feuille de sa poche, jette un croquis et disparaît en courant comme un dératé.

– Sortez la truie, je fonce chez les menuisiers.

La pauvre truie est extirpée en état de choc. On se grille un clope et on en vient à plaindre le verrat dont la frustration fait peine à entendre.

Il ne faut qu’une demi-heure pour que les menuisiers arrivent en portant à quatre une petite estrade avec un plan légèrement inclinée d’un côté. Le dessous est solidement étayé par un croisement de planches destiné à supporter les cent kilos du mâle. Le travail n’est pas fignolé mais il répond à la commande.

Non sans difficulté, le verrat est retenu par la queue à un angle de l’enclos tandis que la truie est placée à l’angle opposé, l’estrade collée au train.

La bête se rue, patine un peu sur la marche et enfile la truie qui reste tranquille, pleine de bonté ou de pitié. L’acte dure quelques dizaines de secondes.

Franck retourne à l’atelier avec une petite faim au ventre, le sourire aux lèvres et un week-end qui lui tend les bras.

Je reviens lundi, se dit-il. Une carrière sauvée par un cochon ?