Lundi 18 septembre 1967

 

Usine 5, le conditionnement

 

Hier, j’ai vu les ouvrières qui travaillent sur les placentas de femme. On utilise des morceaux de placenta pour fabriquer une pommade, la Trombase. En allant à la cantine, une ancienne m’a dit : « Tu veux voir le travail sur les placentas ? »

Depuis que je suis arrivée, on m’en parle. Mais je n’avais pas voulu aller voir à cause de ce qu’on en disait et qui transformait ces femmes en bêtes curieuses. On racontait qu’à force de manipuler les placentas, les femmes absorbaient les hormones qui étaient dedans (par la peau ou les poumons, on ne sait pas) et que ça déréglait leur système hormonal. Je me suis approchée du local de verre. On aurait dit une cage. Avant même de les voir, l’odeur qui s’en échappait m’a écœurée. « Tu ne t’arrêtes pas, tu jettes un œil en passant », m’avait dit la copine. De loin, j’ai cru que je voyais mal, mais de près, c’était bien des poils qui couvraient les visages et les mains des ouvrières, des femmes grosses, énormes, couvertes de poils. J’ai croisé le regard de l’une d’elles, j’ai détourné le mien, honteuse, mais je me suis dit qu’elle pourrait mal le prendre. Alors j’ai relevé les yeux. Les siens étaient baissés sur une galette flasque, brune qu’elle découpait et qui laissait des traînées rouges sur la table de travail, un placenta de femme.

Mes haut-le-cœur ont commencé là, hier. « Pourquoi ont-elles des poils, pourquoi font-elles ça ? » « Au début pour la prime, après parce qu’il est trop tard. »