Lundi 18 septembre 1967

 

Usine 1, atelier de développement chimique

 

Celui qui pénètre pour la première fois dans l’atelier de développement chimique pourrait se croire dans la salle des machines d’un paquebot. Il est habité par des machines, de grosses machines avec des tuyaux, de gros tuyaux, des cuves, des vannes, des robinets. Elles s’imposent par leur masse. Leur disposition montre que le lieu a été pensé pour elles. Les ouvriers se font petits, ce sont eux qui se déplacent d’une machine à l’autre, eux qui sont à leur service. Ils portent un treillis verdâtre. Peut-être un legs du plan Marshall auquel on doit, en partie, la prospérité de l’usine dans l’après-guerre.

À l’oreille aussi, l’atelier s’annonce comme le royaume des machines. Leur ronronnement et leurs vibrations couvrent les voix et donnent le tempo. Ils sont comme le pouls d’un volcan sur les pentes duquel vivent les ouvriers et qu’ils sont chargés de maîtriser.

L’odeur qui règne marque sans ambiguïté le monde de la chimie : acétone, éther, alcool montent à la tête.

Des ouvriers s’affairent autour des machines sans que l’on comprenne bien ce qu’ils font. Le brouhaha ne laisse entendre que des bribes de conversation qui ne renseignent guère.

– Dis donc, elle nous fait quoi cette distillation ?

– Elle monte en température.

– Elle se barre en sucette, oui. Magne-toi les fesses, faut retourner chercher de la glace.

D’autres effectuent des tâches manuelles qui semblent venues de la nuit des temps. Maurice transvase un liquide très sombre d’une grande cuve de quatre mètres de diamètre dans des petits bidons de trente litres. Pour ce faire, une louche de deux mètres de long en inox. Cela lui prendra la matinée.

Plus loin, Pendu (c’est son nom) est chargé de dissoudre une poudre de diodoxénol, le principe actif de la cortisone, dans un solvant liquide, le tétrachlorure de carbone, en y ajoutant de temps en temps une pincée d’iode chimique. Devant lui, à même le sol, une cuve énorme. Il manie avec application le bouloir de ses mains qu’il a grandes comme des battoirs, à la mesure de son mètre quatre-vingt-dix. Le bouloir est un long manche terminé par un disque percé de trous. Le geste requiert habileté et force. Habileté pour aller chercher le fond de la cuve sans le toucher et remonter le bouloir en dessinant un 8 parfait. Force car la solution est tellement compacte qu’il faut la travailler une bonne dizaine de minutes pour qu’une première vaguelette veuille bien agiter la cuve, vaguelette qui s’amplifie et dont la force vous arrache le bouloir des mains si vous n’y prenez pas garde. Il faudra la même application et la même patience pour vaincre la force du mouvement et ramener la solution au repos.

L’activité de l’atelier de développement chimique tient autant de la cuisine médiévale que de la chimie industrielle. Il ressemble à un tableau de Bruegel duquel les paysans se seraient échappés pour aller festoyer dans une première usine de la révolution industrielle : le manuel côtoie le mécanique, les deux s’entremêlent. La machine n’est pas automatisée et c’est de son compagnonnage avec l’homme que dépend son bon fonctionnement. Il faut un sacré tour de main pour démonter ces vannes bien particulières que sont les manchettes avec des clefs Scami. Un tour de main qui ne s’apprend pas dans les écoles. D’ailleurs, les anciens – ouvriers, chefs d’équipe, contremaîtres – se sont tous formés sur le tas parce que la chimie n’existait pas du temps de leur jeunesse.

Pendu a été pêcheur en Bretagne ce qui lui donne un avantage sur le maniement du bouloir que personne ne cherche à lui contester car la tâche est épuisante. Il se déclare anarcho-marxiste et aime citer Lénine : « Le bourgeois a un fusil, prends-le-lui. » Un autre gars faisait du cirque. P’tit Bob, quant à lui, 1,60 m sous la toise, est un ancien légionnaire. Il aime citer Pendu, enfin à peu près : « Le bourgeois a une bourgeoise, prends-la-lui. » Le contremaître de ce matin a été bourrelier-sellier.

Trois équipes d’une trentaine de personnes se relaient. Celle du matin (7 heures à 17 heures, une heure pour déjeuner) et celle de l’après-midi (16 heures-23 heures) sont plus étoffées que celle de la nuit qui assure principalement la surveillance des réactions chimiques débutées dans la journée.

Cinquante heures par semaine passées à l’usine, quarante-cinq dans l’atelier à travailler dans les solvants – acétone, éther, alcool – un labeur qui vous renvoie à la maison avec le corps et la tête engourdis. Peu de problèmes d’alcoolisme au développement chimique. Le taulier fournit la dose, gratuitement, en vapeurs.

L’atelier de développement chimique est chargé de mettre au point les réactions dans des volumes de dix à cent kilos ou de cent à deux cents litres de produit. À cette échelle, les pépins peuvent être sérieux. Comme cette distillation qui monte en température alors qu’elle ne devrait pas. C’est sacrément inquiétant. Il faut la refroidir au plus vite avec de la glace et de la saumure, du sel de mer qui permet de descendre à moins dix degrés. Trois gars s’échinent maintenant sur des pains de glace de deux mètres de long, lourds comme des ânes morts, qu’il faut manipuler avec gants et crochets pour les charrier dans le broyeur à glace.

Ça se passe mal. Les ouvriers transpirent malgré l’haleine polaire de la glace. Ils disparaissent presque, fantômes enveloppés de vapeur d’eau. Il y a l’inquiétude, l’angoisse bientôt, de cette réaction qui s’emballe et ce broyeur à glace qui a des ratés et peine à concasser les blocs.

– Putain, ça fume ! Ça se barre en vrille ! On s’en prend plein la gueule ! Appelle le chef d’équipe !

– Je ne le vois pas.

– Je vais pousser le bras du broyeur.

– Arrête tes conneries, il est sous tension.

– Pendu, ramène-toi, ça fume !

–…

– Quoi ? Gueule plus fort !

– Ramène-toi, ça fume !

– Je ne peux pas. Je suis au bouloir.

– Laisse tomber, ramène-toi !

– Regarde, ça fume moins !

– Ouais, c’est bon, ça se calme. Allez, on contrôle dix minutes et on pose les outils, je vais voir les gars et après le chef.

Pierre traverse l’atelier comme une balle de fusil. La poussée d’adrénaline qui s’est emparée de l’équipe le survolte. Ça ne fait pas trois mois qu’il est délégué du personnel CGT, en remplacement d’un gars qui est parti. D’habitude, c’est Gustave qui appelle à la grève. Mais il est de nuit aujourd’hui. C’est la première fois que Pierre appelle à un arrêt de travail spontané. Il se dit qu’il faut franchir le pas tant que l’adrénaline est là. Il espère qu’on ne va pas lui demander : « C’est Gustave qui appelle à la grève ? ».

Mais il croit qu’il peut compter sur ce qu’il appelle la solidarité primitive. Ce n’est pas une théorie, (il n’est pas très porté là-dessus) mais quelque chose qu’il a ressenti dès ses premiers jours à l’atelier. Les conditions de travail difficiles et la dureté des chefs unissent. Le danger aussi. Chacun se sait à la merci de l’erreur ou de la négligence du collègue. Mais on n’en parle pas, en tout cas pas comme ça. Peut-être pour pas attirer le mauvais œil ou parce que ça fait partie du boulot. On gueule sur les conditions de travail, rarement sur la sécurité.

Pierre va d’abord voir Pendu, « licencié vingt-sept fois pour fait syndical », c’est sa carte de visite. Il sait qu’avec Pendu à ses côtés, il aura du poids dans la discussion (un quintal). Plus besoin d’expliquer. Si Pendu fait grève, faut faire grève. À vrai dire, ce n’est pas une grève, c’est « poser les outils ».

Une grève se prépare, avec des mots d’ordre, souvent un arrêt ou en tout cas un ralentissement de l’activité. Les jours de grève, on se compte parce qu’ils touchent la feuille de paie et compliquent les fins de mois déjà pas faciles.

Alors que poser les outils, ça ne se décide pas. C’est une réaction chimique qui se passe mal, qui t’envoie un nuage de saloperies dans les bronches, un de trop et qui pousse les ouvriers, souvent les mêmes, à arpenter l’atelier pour appeler à poser les outils. Poser les outils est aussi une manière de dire merde aux chefs, aux patrons.

– Pendu, on pose les outils, y’a le broyeur à glace qui bloque encore.

– OK.

– Tu étais moins pressé pour lâcher le bouloir tout à l’heure !

Voilà Pierre et Pendu côte à côte. Ils ne sont que deux mais ils annoncent l’arrêt de l’atelier.

– P’tit Bob, on pose les outils, y’a le broyeur à glace qui merde encore.

– OK, je mets la machine en sécurité.

– Je fais le tour et je vais voir le chef.

Le chef d’atelier, justement, arrive à grands pas. Visiblement, il est déjà au courant. Pierre joue gros. C’est son premier face-à-face. Les gars sont derrière lui, en arc de cercle, il est au centre, le chef d’atelier leur fait face.

– Il y en a marre du broyeur qui se bloque. On pose les outils.

– J’appelle l’entretien.

– Ah non, le bricolage, terminé ! Ça fait des années qu’on vous dit en commission de sécurité qu’il faut le changer, ce broyeur !

– Des années, des années ! Ça fait un an que vous êtes là !

– Rien qu’à le regarder, le broyeur, ça fait des années !

– Les réactions épidermiques, ça va, hein ! Je ne vais pas aller l’acheter à la Samaritaine, le broyeur !

– Vous nous menez en bateau à chaque fois ! On pose les outils et on attend des engagements de la direction. Allez, les gars, on prend dix minutes pour bronzer, faut profiter du soleil.