jeudi 29 mai 2008

De la mort de leur usine, il a fait un roman

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Sylvain Rossignol, l'écrivain lavallois. Dans la glace, se reflètent Patrick Vandevelde et Annick Lacour. Tous les deux ont vécu la fin de l'usine Roussel-Uclaf, de Romainville (Seine-Saint-Denis). : DR

À la mort de leur usine, en 2006, les salariés de Roussel-Uclaf, à Romainville, se sont confiés à l'écrivain lavallois Sylvain Rossignol. De cette rencontre est né un roman d'un réalisme saisissant, entre bonheur et désenchantement.

« Nadine, je vais pas y arriver.

- Tu n'es pas bien ?

- J'ai encore envie de vomir.

- Dis à Bonnet Rose de te remplacer !

- Je préfère pas, je suis à l'essai. »

Il est 8 h 30 le 18 septembre 1967 à Romainville (Seine-Saint-Denis), dans l'usine 5 de Roussel-Uclaf. Au milieu de 500 ouvrières, Gisèle met des médicaments en boîte, tente de suivre le rythme. « Laisse faire tes mains, je me dis, oublie ta tête. Faudrait que je tienne. C'est une bonne boîte, Roussel-Uclaf. Une boîte pour la vie. »

Il est 8 h 30, le 18 septembre 1967 et nous voilà entraînés sur quarante ans et 400 pages par Gisèle, Dino, Mathilde, Franck, Marie-Laure, Yann, Chantal..., dans des aventures intimes et collectives, d'ouvriers, de techniciens et de chercheurs, d'hommes et de femmes. Des histoires d'amitiés et de violences, de besognes et de passions. Jusqu'à la fin tragique, en 2006, du fleuron de la pharmacie française, tué par le capitalisme financier.

L'auteur de ce récit populaire, écrit de l'intérieur des ateliers et des labos, est un jeune écrivain de Laval, Sylvain Rossignol. Consultant vacataire sur la santé au travail, il écrit aussi des nouvelles remarquées et des biographies privées. C'est ainsi qu'au printemps 2006, une collègue, ancienne de Roussel-Uclaf, l'informe d'un projet qui se mijote là-bas : raconter les huit ans de luttes qui viennent de s'achever. Décision est prise d'écrire un livre. Une association baptisée RU porte le projet, animée par Annick Lacour, ex-technicienne de labo et déléguée CGT.

Durant l'été, Sylvain Rossignol parvient à convaincre Annick et ses amis d'aller au-delà de la lutte, de crier plutôt leur vérité à travers leurs quarante ans d'usine. Et d'en faire un roman. D'octobre à avril 2007, l'écrivain revient les lundis et mardis à Romainville avec cahier, magnéto et sac à dos. Il récolte 60 entretiens, plus de 100 heures d'enregistrement, quelque 1 000 pages de notes. Il classe son matériau puis jette ses premiers mots.

Ses personnages naissent, se nourrissent des paroles recueillies et d'invention dans les interstices. De la rigueur et de l'imagination. Comme les chercheurs de Roussel-Uclaf. Une appréhension aussi : « Je sentais le regard des salariés par-dessus mon épaule. » Sylvain Rossignol veut à la fois « raconter quarante ans de vie de travail, quarante ans de vie personnelle et quarante ans de vie de la société française. » Il articule son récit sur les temps forts de l'usine et de la France : le paternalisme d'avant 1968 ; les fameuses grèves de mai; le début de 'la crise' en 1974-75 ; l'euphorie de mai 1981 puis les désillusions ; enfin l'usine dans la tourmente des années 90.

Le réel transpire. Pas compliqué de saisir, par exemple, qui se cache derrière Yann Le Briac, qui bosse sur le fameux RU 486 (la 'pilule du lendemain') et bouscule les habitudes : « A 80 %, c'est moi », dit Patrick Vandevelde, chef de labo à l'époque. Avec Annick Lacour, il est revenu ce matin à Laval chez Sylvain Rossignol. Notre usine est un roman est là, sur la table de la terrasse. « Tu as bien fait comprendre, commente Patrick, que chacun, à sa fonction, concourait à l'amélioration de la santé. » A l'usine, après chaque pause, à tous les étages, une phrase résonnait comme un slogan : « Y'a le malade qui attend ! »

Sylvain Rossignol reste habité par ses rencontres : « Les gens mettaient énormément d'eux-mêmes dans le travail. J'ai découvert aussi la férocité de la répression antisyndicale, mais je retiens surtout l'émancipation, le féminisme, l'enchantement des combats, ce qui me fait ressentir davantage encore le désenchantement actuel. » Entre-temps, leur monde s'est fracturé. Par une heureuse trouvaille, l'écrivain fracture alors lui-même son livre.

Le récit s'arrête. Les héros racontent à une voix leur lutte et la fin de l'usine. Du témoignage brut. « La fermeture a renvoyé plein de gens à leur solitude », souligne Sylvain Rossignol. « J'avais 50 ans, la maturité pour un chercheur, confie soudain Patrick, et la direction américaine a détruit toute la bibliothèque scientifique. 20 000 ouvrages à la benne dont certains du XIXe siècle ! Une provocation symbolique. Ce jour-là, j'ai pleuré. »

Les souffrances sont toujours vives. Annick et Patrick ont relu seulement les épreuves de l'ouvrage. « J'aime beaucoup le style, très visuel, comme au cinéma, dit Annick, mais je n'ai pas encore ouvert le livre. Je veux sortir de tout ça. Je veux être moi, me retrouver lectrice d'un roman. »

« J'aimerais que le livre existe au-delà Romainville », ajoute Sylvain Rossignol. Là-dessus, pas de souci. On croise chaque jour des Gisèle, des Yann ou des Mathilde dans la rue.

Michel ROUGER - Photo : David ADÉMAS.

Notre usine est un roman, de Sylvain Rossignol. Éditions La Découverte. 415 pages. 21 €. L'auteur sera à Laval, à la librairie M'Lire, 3 rue de la Paix, vendredi 30 mai à 18 h, et à Rennes, à la cafétéria du TNB, 1 rue Saint Hélier, mercredi 4 juin à 18 h. Site des anciens salariés de l'usine : www.notreusineestunroman.com