Revue de jeunes chercheurs en critique génétique - juillet 2008 www.revuerectoverso.com

 

Le contrat (de travail) de Sylvain Rossignol

 

 

Sans même revenir au dix-neuvième siècle, au temps de la littérature réaliste, des livres sur l’usine, l’entreprise, le chômage, il en a paru de nombreux, des livres qui sont quelquefois de véritables entreprises d’écriture : L’Établi (Robert Linhart), L’Excès-L’usine (Leslie Kaplan), Daewoo (François Bon), Les Vivants et les morts (Gérard Mordillat), Au bureau (Nicole Malinconi), Moi aussi un jour j’irai loin (Dominique Fabre), pour n’en citer que quelques-uns. Depuis quelques années, il s’en publie également sur la mise à mal (la perte des repères) des cadres, des consultants par le nouveau managérat, par (l’illusion de) sa rhétorique aussi. Il semblerait, cependant, qu’aucun ne se soit écrit comme Notre usine est un roman, de Sylvain Rossignol. Nous ne voulons pas dire que son écriture soit jusque là inouïe, car elle est relativement commune à ces auteurs qui se sont nourris, se sont laissés pénétrer de ce que l’on pourrait appeler la langue de l’usine. L’événement, en réalité, c’est la genèse de ce livre. Sylvain Rossignol s’est retrouvé, comme certains écrivains classiques, à écrire pour un tiers, à la demande de celui-ci, à sa commande [1]. Sauf qu’il ne s’est pas mis au service de quelque personne ou groupe puissant mais à celui de ceux qui souffrent de ces dominants, de leur politique du profit à tout prix, les salariés (dominés). Des salariés (ouvriers, techniciens, cadres, militants) devenus ses employeurs.

 

Qui sont ces salariés, les employeurs de Sylvain Rossignol ? Ils appartiennent à une association regroupant d’anciens travailleurs du site de recherche pharmaceutique à Romainville (qui fut le deuxième de France), un site passé du paternalisme industriel au règne de l’actionnariat et des fusions, de la communication et des experts. Le 30 juin 2006, le point mort fut atteint, l’effectif total du centre de recherche était de : zéro salariés. Depuis le moment où la fusion Rhône-Poulenc-Hoechst pour créer Aventis fut mise à l’ordre du jour (1998), le personnel entra en lutte. En résistance. Grâce à cela, la fermeture de l’entreprise fut reportée de quelques années. En 2005, lors d’une assemblée du personnel, la décision fut prise qu’un livre raconterait les années de combat. L’association RU fut créée. Il fallut ensuite trouver quelqu’un pour remplir au mieux cette tâche d’écrire un livre. Un journaliste ? Un écrivain ? Les avis divergeaient. Après quelques mois de recherche, Sylvain Rossignol (un écrivain de nouvelles) fut engagé (avec un vrai contrat de travail ; salarié pendant un an il fut). Très vite, il comprit que pour mieux montrer l’attachement des salariés à leur outil de travail, il faudrait développer l’amplitude temporelle, remonter plus loin que 1998. Il décida que ce serait jusqu’en 1967, au moment de l’embauche d’hommes et de femmes nés du baby boom. Ainsi, il put mettre en mot l’histoire de l’usine, de la lutte, mais aussi celle du personnel. Dans un premier temps, il réalisa des entretiens avec une soixantaine de personnes, puis « transforma la centaine d’heures d’enregistrement audio en mille pages de notes, puis balaya ces mille pages pour constituer une quarantaine de fichiers thématiques (qui recensaient les propos des salariés avec renvois à la page du cahier de notes). Tout ce travail lui permit de digérer ce matériau et d’en faciliter ultérieurement le maniement » [2].Ensuite vint l’écriture proprement dite. La fiction. Il utilisa les paroles prononcées, les témoignages accordés pour créer une quinzaine de personnages. Il inventa certains épisodes de leur vie intime. En individualisant ainsi le personnel de l’usine, en le fictionnalisant, il lui a donné de l’épaisseur humaine (héroïque) et révélé l’endroit exact où sa vie est intimement mêlée à celle de l’entreprise. La vie fictive de quelques-uns lui a permis de dire au mieux le destin du collectif. Tout comme dans la fresque exemplaire de cette entreprise peut se lire un demi-siècle d’histoire syndicale et politique. Pour les trente premières années, le livre, écrit au présent, se compose de six chapitres, divisés en courtes séquences, rythmées essentiellement par les événements de l’usine, quelquefois par ceux de la vie privée ou politique. Sylvain Rossignol provoque une rupture pour raconter les huit années de lutte, les huit dernières années de l’entreprise : il abandonne le mode diégétique pour une série de monologues (neuf) et un dialogue, (véritables) confessions (fictives) des personnages (du livre).

 

Est-ce que ce livre est un roman ? un récit ? autre chose ? un ouvrage de combat ? Est-ce qu’il fait bouger les frontières d’un genre ? Est-ce que sa genèse influence sa réception ? Ce ne peut être discuté qu’en (re-)définissant ce que sont l’un et l’autre genre, ce qui nous emmènerait trop loin : nous laisserons cela donc à d’autres, nous suggérerons juste que Notre usine… est un essai, non pas au sens générique du mot, mais au sens de « tentative ». Et comme on le dit au rugby, cet essai est transformé. Grâce à son imaginaire, son écriture, Sylvain Rossignol réussit à nous livrer ce que Jacques Dubois appelle « la vérité du social » [3].

 

par Michel Zumkir

 

[1] Les écrivains, comme les chercheurs sont souvent sollicités, payés pour écrire, répondant notamment à des appels à contribution de revue. Le rapprochement paradoxal avec le clientélisme et le mécénat de l’époque classique nous a cependant paru pertinent.

 

[2] Entretien avec Sylvain Rossignol sur le blog de Stéphane Laurent : http://st-phanelaurent.over-blog.com (page consultée le 4 juin 2008).

 

[3] Jacques Dubois, Les Romanciers du réel, De Balzac à Simenon, Paris, Éditions du Seuil, 2000.